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| Table des matières |
« Mr le marchand de sable, apportez-moi du rêve… » Les Chordettes
1.
Kirsten se blottit devant le feu mourant, regardant le jeu de pourpre et d’orange au milieu du noir des cendres. Elle est enroulée dans son sac de couchage et protégée du sol froid par une paire de minces matelas qu’elle a pris sur des lits superposés. Asimov est couché sur un autre, sa tête reposant sur les genoux de sa maîtresse. Elle caresse machinalement ses oreilles.
Le petit cabanon est chaud. Elle a enfin devant elle la perspective d’une nuit confortable depuis que l’insurrection a commencé. Elle a avalé un repas chaud, même si ce n’était que des conserves réchauffées dans les braises. Elle s’est aussi lavée avec de l’eau qu’elle a chauffée de la même façon, utilisant un morceau de savon volé. Maintenant, il faut qu’elle dorme.
Mais, Kirsten revit encore et encore sa rencontre avec les hommes au barrage sur la route. Elle l’imagine différemment : par exemple en se présentant comme une réfugiée à la recherche de sa famille en Indiana. Elle aurait serré des mains et accepté leur hospitalité ainsi qu’une alliance temporaire. Elle est quasi certaine qu’elle aurait pu leur faire assez confiance pour qu’ils la laissent repartir.
Mais, encore et encore, elle imagine ce qui ce serait passé si elle avait eu tort. Et ce qui se serait passé après ça, ce qui se passera sûrement si elle ne rejoint pas l’usine des droïdes à Minot.
Dehors, la neige tombe à nouveau, avec un léger bruissement quand les flocons viennent glisser sur les fenêtres. C’est la seule petite chance qu’elle a eue aujourd’hui ; la neige a effacé les traces de ses pneus sur les routes désertes. Les amis des hommes qu’elle a tués ne l’ont pas suivie, et s’ils l’ont fait, ils s’y sont mis trop tard pour la rattraper avant que la lumière décline et que le ciel se couvre à nouveau. Finalement, les régions rurales sont aussi dangereuses que les cités. Dans les villes, les droïdes continuent de traquer les humains. Dans la campagne, ce sont les humains qui restent qui défendent leur maison et leur famille contre les droïdes.
Mais ce n’est pas si simple. Toutes les guerres connaissent des collaborateurs. Si aucun humain n’a été épargné pour devenir otage, il y aura sûrement des collaborateurs.
Si personne n’a encore coopéré pour sa propre survie et celle de sa famille, cela va arriver. Et elle ne peut en aucun cas se dire que les gens qu’elle va rencontrer ne sont pas des collaborateurs. Elle courrait trop de risques à être confiante ou compatissante.
Kirsten couvre le feu et approche son lit rudimentaire près de l’âtre. Puisqu’elle ne peut rien faire d’autre, elle s’étend de toute sa longueur sur le matelas, Asimov s’éveillant juste le temps de venir se coller à elle. Elle n’espère pas dormir mais elle peut au moins accorder un peu de repos à ses muscles endoloris et emmagasiner toute la chaleur qu’elle pourra.
Elle se meut dans un monde crépusculaire. La neige est partout : sur le sol et sur la fourche des arbres qui étendent leurs branches nues au dessus de sa tête. Le ciel est blanc, lui aussi, diffusant une faible clarté. Asimov l’accompagne, avec sa démarche de lynx. Aucun des deux ne s’enfonce dans la neige. Leurs pas ne laissent qu’une trace pâle et indistincte sur le sol gelé.
Au-dessus d’elle, elle voit un faucon planer dans le coin de ciel que laisse entrevoir une clairière. Il émet un long cri perçant avant de virer vers l’ouest ; elle sait que c’est cette direction qu’il prend, même s’il n’y a pas de soleil pour le lui indiquer.
Puis elle voit une silhouette apparaître entre les arbres, progressant en même temps qu’elle. Le cœur de Kirsten cesse de battre l’espace d’une seconde, puis repart au galop. Mais, étrangement, ce n’est pas la peur qui en est la cause. Quelque part, au plus profond de son âme, elle sent que c’est quelque chose qu’elle a cherché, qu’elle a attendu d’aussi loin qu’elle peut s’en souvenir. Elle tente de se manifester mais son cri s’étouffe dans sa gorge.
Le sol s’incline abruptement et elle réalise qu’elle est en train de grimper sur un des nombreux tumulus funéraires qui parsèment la Vallée Hopewell.
La forêt s’éclaircit quand elle parvient au sommet et devant elle s’étale une longue et sinueuse colline, semblable à un serpent, s’enroulant et se dédoublant pour mieux former une spirale ensuite. Mais il y a des traces ici, les pas d’un grand animal qui semble avancer très vite. Kirsten entreprend de le suivre, plaçant ses pas dans les marques mais sans y imprimer les siennes. Asimov gambade près d’elle, une étrange et nouvelle ardeur semblant jouer sous ses muscles et son pelage noir et gris.
Puis elle le voit. Juste devant elle, là où il n’y avait rien une seconde auparavant. Un loup. Son pelage est recouvert de givre et il la fixe avec des yeux d’un bleu azur renversant.
Leurs regards se croisent un très court moment seulement. Sans avertissement, le sol s’efface sous les jambes de Kirsten et elle tombe, à travers l’espace, côtoyant d’abord des millions d’ étoiles, puis plongeant dans l’atmosphère, les nuages se déchirant autour d’elle, lui révélant un rocher noir au coeur d’une rivière extraordinaire. Pendant un moment, elle pense qu’elle pourra survivre à sa chute, avec sans doute quelques os cassés. Ou qu’elle pourra dévier sa trajectoire pour plonger directement dans cette incroyable eau bleue.
Ne sois pas idiote, se dit-elle. Tu sais bien que tu vas mourir.
Le rocher se rapproche et elle se prépare à l’impact qui
La fait se redresser dans son sac de couchage, pour découvrir l’âtre encore chaud et Asimov ronflant doucement, perdu dans ses propres rêves.
Les mains de Kirsten tremblent et elle sent un filet de sueur couler entre ses omoplates. « Mon Dieu. » souffle-t-elle. Son cœur bat la chamade et elle a du mal à respirer.
Que diable était-ce ?
Qui était-ce ?
Mais elle ne connaît pas la réponse. Elle a déjà vu des loups, lorsque, adolescente, elle campait avec ses parents dans le parc de Yellowstone. C’est bien un loup qu’elle a vu dans son rêve, elle en est certaine. Elle tente de se souvenir de ses cours de psychologie, qui l’ont la plupart du temps plus ennuyée qu’intéressée, mais rien d’autre ne lui revient qu’un vague souvenir sur les symboles de sexe et de mort révélés dans les rêves. Rien qu’elle puisse relier à ce loup aux yeux bleus.
Finalement, elle se recouche en baillant. Elle ne sait absolument pas d’où a pu lui venir ce rêve, mais elle est en tous les cas certaine que ce n’est pas en rapport avec ce qu’elle a mangé. Le ragoût psychédélique Dinty Moore, tu parles ! (NDLT : chaîne de restaurant)
Elle se rendort avec une étonnante facilité et ne se réveille plus jusqu’au matin.
2.
Le grand camion, placé en queue d’une longue file d’impressionnants véhicules militaires, vibre et tremble en passant sur les plaques de glace. Manny est assis près de sa cousine, un téléphone militaire posé sur les genoux, et une arme à feu à son côté. Il jette des coups d’œil vers Dakota, tentant de découvrir ce qui a changé en elle ce matin. Elle semble… relaxée en quelque sorte, comme si elle avait passé la nuit…
Ses yeux s’écarquillent, mais il se donne un coup, mentalement.
Non, ça ne peut pas être ça.
« Tu vois quelque chose d’intéressant ? »
Sa voix le fait sursauter. Il cligne des yeux, puis se sent rougir d’avoir été surpris. Passant une main sur son visage, il secoue la tête. « Non, je rêvassais seulement. » Il lui sourit faiblement.
« Mm hm. »
Ils se taisent à nouveau, écoutant le crépitement de la radio militaire qui fait entendre les messages de routine émis par les membres du convoi.
Soudain, les feux arrière du véhicule devant eux s’allument une fois, puis une deuxième et il stoppe brutalement. Koda freine aussitôt. Le camion manque de déraper, mais finalement, il s’arrête, son pare choc à quelques centimètres de l’autre.
La radio revient à la vie.
« Chef ? Vous devriez venir voir ceci. »
« Tout le monde à terre ! »
Le son d’une arme retentit dans le petit matin. Laissant tomber la radio, Manny saisit son revolver et sort du véhicule, mais y repénètre illico, manquant se faire arracher la tête. Les yeux écarquillés, il regarde Dakota puis à l’extérieur, avant de murmurer : « Tout Puissant, protège-nous ! »
Koda tourne la tête et tombe sur une scène qui semble tout droit sortie d’un cauchemar à la Georges Orwell.
Une rangée de droïdes militaires bloque la route et ses alentours. Ce ne sont pas les efficaces et agréables soldats d’infanterie dont on a rempli les articles de journaux et les émissions télé durant les dernières années. Ceux-ci ressemblent plutôt aux créatures mécaniques d’un film de science fiction des années 80.
Leur couleur métallique est aveuglante et la seule ressemblance avec des humains est constituée par leur tête et leur torse. Les « jambes » s’arrêtent avant les genoux et ont été remplacées par de larges chenilles qui d’ordinaire propulsent les tanks sur des terrains difficiles. Les « bras » ont pris la forme d’armes mortelles pointées sur le convoi.
Dakota se tourne vers son cousin. « Tu en as déjà vu des comme ça ? »
« Non. Je savais juste qu’ils existaient. Mais Jésus, je n’en avais jamais vus. » Avec nervosité, il passe une main sur ses cheveux courts, en un geste familier à Dakota.
La radio revient à nouveau à la vie. La voix de Maggie Allen est concise et laconique. « Au rapport, tout le monde. »
« Rivers, mon Colonel. » répond Manny, saisissant le combiné.
« Manny ? Ça va mitrailler. Tu emmènes la civile loin d’ici. Retournez d’où vous venez et ne vous arrêtez pas avant d’être sûrs d’être hors de danger. »
Dakota saisit la radio et l’amène à sa bouche. « Désolée Colonel, mais la « civile » va prendre une seule direction : droit devant ! »
« Dakota ! »
« Je ne vous entends plus, Colonel. On va être coupé. »
« Rivers ! »
Dakota laisse tomber le combiné sur le plancher, au pied de Manny, fusillant son cousin du regard. « N’y pense même pas ! » l’avertit-elle.
« Qui ? Moi ? Y’a pas de risques, cousine. J’ai encore les marques de la dernière fois où tu m’es tombée dessus, merci. »
Ils écoutent un instant la voix de Allen de plus en plus irritée.
« Elle va me rayer de l’armée de l’air, pour ça, tu sais. »
Dakota abaisse ses lunettes de soleil et le regard qu’elle lui jette le fait sourire.
« Ok, ça va, j’ai compris, Koda. Bon, on fait quoi maintenant ? »
En réponse à sa question, la radio crépite. « Ok, écoutez bien tout le monde ! Et vous aussi, « soldat » Rivers. »
Dakota tressaille légèrement.
Manny déglutit.
« Voici notre plan. Ces saloperies ne ressemblent à rien de ce que nous avons dû affronter jusqu’à maintenant. Il va falloir être créatifs et trouver une solution pour passer sans que nous nous retrouvions au Canada en mille morceaux. Règle numéro un : ne tirez pas sur eux. Ils sont à l’épreuve des balles et elles ricocheront Dieu seul sait où. Nous ne pouvons pas prendre le risque. Gardez vos armes à feux pour un autre combat, compris ? »
Des voix acquiescent dans la radio.
« Nos amis de la Garde Nationale ont été assez aimables pour amener avec eux quelques petits joujoux que nous allons essayer. Pour l’instant, chacun reste sur sa position. »
Même si Koda et Manny ne peuvent pas voir grand-chose derrière l’imposant camion qu’ils suivent, ils font exactement ce qu’Allen leur a suggéré. Ils prennent leur mal en patience, tout en gardant un œil sur les monstres métalliques alignés en travers de la route et au-delà.
Un souffle bas est immédiatement suivi par une explosion si puissante que Dakota et Manny sont secoués comme des poupées de chiffon alors que leur camion décolle du sol et retombe sur ses suspensions.
Le tremblement est à peine terminé que jaillissent de partout autour d’eux des coups de feu. Le son distinctif des balles heurtant la carlingue de leur camion oblige les cousins à se baisser. La fenêtre côté conducteur vole en éclat, faisant pleuvoir des débris sur eux. Les coups de feu sont ponctués par les hurlements horribles d’hommes et de femmes à l’agonie.
Incapable de rester là sans rien faire, Dakota se redresse et ouvre la porte passager, passant par-dessus le corps de Manny, qui la saisit par la ceinture de son jean.
« Qu’est-ce que tu fiches, cousine ? Ils sont en train de tuer tout le monde là-dehors ! »
« Exact. » répond Dakota, ôtant la main de Manny de sa ceinture, puis parvenant à sortir du camion. D’abord accroupie, elle se redresse un peu et examine les dommages.
De nombreux hommes et femmes ont été propulsés au sol comme des quilles, la plupart d’entre eux perdent tout leur sang dans la neige et implorent le ciel de les sauver. Juste au moment où elle regarde, un soldat est abattu sous ses yeux, projeté sur le sol sous l’assaut ininterrompu de l’artillerie.
Prenant une profonde inspiration, elle se lève et se jette dans la bataille. Des balles sifflent partout autour d’elle, mais elle garde la tête baissée et continue de courir, de la neige jusqu’aux genoux. Elle rejoint les deux premiers hommes blessés, les attrape par leurs vestes et les traîne jusqu’à l’abri d’un véhicule militaire.
Un autre souffle bas, suivi d’une explosion la projette sur le sol. Une ombre passe au dessus d’elle et quand elle regarde, elle voit Manny, qui ramène lui aussi deux soldats blessés. Son visage est grave mais ses yeux brillent.
« Je ne pouvais pas te laisser t’amuser toute seule. » grogne-t-il, sa voix à peine perceptible dans le vacarme de la bataille qui continue.
Se relevant, Koda frappe sur la carrosserie du véhicule derrière lequel ils se sont réfugiés. N’obtenant aucune réponse, elle se dirige vers l’avant, la tête enfoncée dans les épaules. Elle y découvre deux cadavres, si défigurés qu’on ne peut pas les identifier.
« Euh… Koda ? »
Dakota retourne sur ses pas. « Oui ? »
« Ils saignent beaucoup. Qu’est-ce que je peux faire ? »
Koda réfléchit un court instant. « Mets de la neige sur leurs blessures. Ça arrêtera le sang en attendant. Il faut que j’aille chercher ma trousse de premier secours. »
« Je vais y aller. »
« Non. Reste avec les blessés. Je reviens. »
Sachant qu’il est inutile de discuter avec sa cousine, Manny s’agenouille dans la neige et en dépose des poignées sur les plaies de ses camarades touchés à la poitrine, aux membres et au ventre. Il s’empêche de regarder leurs visages, car il sait que tant qu’il ne les regarde pas, ils resteront juste de simples étrangers sur un champ de bataille, des étrangers qu’il va tenter de sauver.
Dakota retourne à leur camion et retrouve sans difficulté sa trousse de premiers secours, mais elle est alors clouée sur place par une rafale de coups de feu. Elle voit un homme trébucher, la moitié de son visage arrachée et un moignon sanguinolent à la place de son bras. Il s’effondre dans la neige, et meurt les yeux grands ouverts.
« Koda ! »
S’arrachant à la vue du soldat mort, Dakota regarde en direction de Manny. Il est en train de comprimer la poitrine d’une des femmes qu’il a ramenée en lieu sûr et jette un regard presque suppliant vers sa cousine.
« Tiens bon ! J’arrive ! »
Elle se prépare à bouger quand son attention est distraite par un missile qui franchit le fossé entre les humains et les androïdes et explose dans les rangs nettement éclaircis des machines. Une nouvelle déflagration oblige Koda à baisser la tête et à se protéger des deux mains quand des morceaux de droïdes pleuvent tout autour d’elle. Elle se plaque contre le camion et évite de justesse un morceau de métal fondu de la grandeur d’une balle de basket qui tombe dans la neige à quelques pas d’elle. Il creuse immédiatement un trou fumant dans la neige.
« Dakota ! »
Dakota tente d’apercevoir Manny à travers la vapeur qui entoure le morceau de métal et le voit tenter plusieurs pas désespérés dans sa direction. Mais soudain, une balle l’atteint au bras et le projette sur le sol.
« Manny ! Hankashi !!! Merde ! »
En serrant sa trousse de premiers secours, elle traverse l’espace qui la sépare de son cousin. Quand elle le rejoint, il essaie de se relever et elle l’aide à se remettre sur ses pieds. Elle le foudroie du regard. « Bon Dieu, Manny ! Ce n’est pas le moment de jouer à John Wayne. Combien de fois je te l’ai déjà dit ? Tu n’es pas un cow-boy ! »
« Ouais, ouais. Comme si tu allais rester là à me regarder me faire mettre en morceaux. »
D’un air toujours menaçant, Koda attrape son bras et l’inspecte. « Tu as de la chance. C’est juste une égratignure. »
« Oui, je sais. Mais ça brûle drôlement. » Il regarde vers la droite et son visage se décompose. « Oh, bon dieu de merde » murmure-t-il à la vue du carnage qui les entoure. « Jésus, je suis désolé, Koda. »
« C’est bon, ce n’est pas ta faute. Tu n’aurais pas pu les protéger des éclats d’obus. » Elle regarde les corps déchiquetés sur la neige et ferme les yeux pendant un instant. Quand elle les rouvre, son regard est clair et résolu. « Essayons de trouver des gens que l’on peut aider. »
3.
Les cris et les gémissements des hommes et des femmes autour du convoi militaire semblent remplir tout l’espace et Manny n’a qu’une envie, enfoncer un poignard dans ses tympans pour faire cesser ce bruit.
Koda a mis sur pieds une sorte d’hôpital à l’intérieur d’un véhicule et les blessés les plus graves reposent sur des matelas de fortune, tandis que la vétérinaire essaie désespérément de sauver leur vie.
A l’extérieur, le combat semble bientôt terminé. Les missiles à lanceur d’épaule ont fait du bon travail et la mission consiste maintenant à un simple nettoyage, comme si le qualificatif « simple » pouvait être attribué à ces terribles monstruosités.
A moins que les androïdes n’aient des amis plus loin.
Quelque part.
Manny sent un frisson le parcourir alors qu’il passe d’un blessé à un autre, tentant d’offrir le peu de réconfort qu’il peut leur amener, pendant que sa cousine panse leurs blessures si elle le peut. Il a déjà connu des guerres, mais pas comme celle-ci. Un pilote est au dessus de tout le reste, tel un dieu armé dans son appareil. Il ne voit jamais les dommages et la douleur qu’il a causés.
Les pensées de Manny sont interrompues par un homme devant lui, qui retient une partie de ses intestins dans ses mains. Sa voix commence dans un alto vibrant et passe rapidement au soprano d’un castrat dans un cri qui pourrait déchirer les voiles de l’éternité.
Pourtant, ses yeux semblent déjà morts. Ce qu’il regarde au travers du jeune pilote paraît être pire encore que les cauchemars décrits par Edgar Poe.
La femme étendue près de lui couvre ses oreilles et crie elle aussi. « Oh, mon Dieu, faites-le taire ! S’il vous plait ! Faites-le taire ! »
« Koda ! »
Dakota est en train de s’occuper d’une jeune femme dont le visage défiguré ressemble à un masque utilisé dans les films d’horreur. « Donne-lui de la morphine ! » crie la vétérinaire au milieu du vacarme.
« Il n’y en a plus ! »
« Merde ! » Elle s’adresse au pilote qui lui sert d’infirmier. « Surveille-là. Je reviens. »
Le soldat acquiesce.
L’homme crie toujours lorsque Koda s’approche et regarde son abdomen. Ses intestins s’enroulent et se déroulent comme un serpent dans une grotte, s’entrechoquant à chaque fois que le blessé se tord sur le matelas.
« Tu peux faire quelque chose pour lui ? » demande Manny, réprimant un haut le cœur.
Fouillant dans sa trousse de premier secours, Koda en sort une ampoule de morphine. Mais elle est vide et elle la jette sur le sol où elle vole en éclats. Son regard dit à Manny tout ce qu’il a besoin de savoir.
Elle est surprise quand une main étrangement forte et couverte de sang la saisit par le fond de son pull et la tire légèrement en arrière. Elle fixe le visage ravagé du blessé. Ses yeux sont très clairs et étonnamment lucides.
« S’il vous plaît. »
Sa voix est à peine plus forte qu’un murmure dans le vent.
Dakota regarde la main qui l’agrippe, puis la blessure du soldat, une part d’elle-même respectueuse de son courage pour avoir tenu aussi longtemps. Puis elle retourne à ses yeux, toujours aussi lucides. « Je ne peux pas vous sauver. » dit-elle aussi doucement que possible. « Votre blessure est trop grave. »
L’homme incline la tête, d’un air solennel, mais pas plus qu’un bref hochement.
Il murmure à nouveau. « S’il vous plaît. »
Un autre pilote, touché à l’aine mais dans un état stable, regarde vers Koda. « Vous êtes vétérinaire, non ? »
Koda hoche la tête.
« Je ne veux pas paraître ingrat ou quoi que ce soit, mais vous laisseriez souffrir un chien dans cet état-là ? »
Koda se raidit d’abord avant de se détendre, reconnaissant que l’homme a raison. « Non. »
« Alors, pardonnez-moi si je ne vois pas la différence ici. » Le jeune homme la fixe. « Il vous le demande. Aidez-le ! »
« Arrête ça, Robert ! » éclate Manny, les poings serrés et l’air menaçant. Dakota est certaine de pouvoir sentir la testostérone dans l’air malgré le sang et la mort qui le polluent déjà. « Ferme-là ! »
Le pilote se renfrogne et appuie sa tête sur la veste d’uniforme roulée qui lui sert d’oreiller, tout en continuant toutefois de les fixer.
Certain que le danger, quel qu’il soit, est passé, Manny se tourne vers sa cousine. Leurs regards se croisent et ils se comprennent sans parler. Manny hoche la tête, une fois, puis se détourne.
Avec une profonde inspiration, Koda fouille à nouveau dans sa trousse et en sort une seringue déjà pleine. Le soldat agonisant suit le moindre de ses mouvements. « Vous comprenez ce qui va se passer ? » dit Dakota, offrant une dernière chance au jeune homme.
Il hoche une nouvelle fois la tête, plus sûrement cette fois.
« Et c’est ce que vous voulez. »
« S’il vous plaît. »
« La troisième fois est la bonne. » pense Dakota en préparant la seringue, ses yeux ne quittant pas ceux du soldat.
Une seconde plus tard, tout est terminé. La main de l’homme se resserre sur son pull puis retombe inerte, alors que ses yeux se voilent comme ceux d’une poupée abandonnée dans une poubelle aussi vaste que le monde. Dakota les ferme lentement, sa main se posant brièvement sur son front déjà froid, et elle murmure une prière si ancienne qu’elle paraît plus innée qu’apprise.
Manny pose une main sur son épaule en réconfort. Après un moment, Dakota se dégage et avance dans l’espace restreint jusqu’à son prochain patient, sans regarder en arrière.
4.
Le temps est froid et venteux ; il charrie une odeur de bois brûlé et d’aiguilles de pin. Elle se trouve devant les restes carbonisés du bureau d’accueil du parc. Les cabanons qu’elle aperçoit dans la faible clarté ne sont pas en meilleur état, et quand le vent souffle plus fort, en direction de l’est, elle sent l’odeur de la chair morte se mélanger à celle des cendres et des sapins. Asimov gémit doucement à ses côtés et Kirsten étend la main et le caresse distraitement.
Elle a conduit pendant deux jours et une nuit sans se reposer vraiment. Elle a besoin d’un endroit pour s’étendre et dormir, ou elle deviendra un danger pour elle-même sur la route. C'est dur, la vie. Et quand t'arrives au bout, tu crèves. Elle soupire. C’est la camionnette ou rien. Kirsten entraîne Asimov par son collier. « Allez, viens, mon chien. Il faut qu’on dorme toi et moi. »
Elle retourne en direction du véhicule, levant les yeux vers le ciel qui s’éclaircit. C’est presque l’aube, mais à l’ouest, les étoiles brillent encore de mille éclats. De toutes les métaphores banales – glace, cristal, diamant.- aucune n’est adéquate. Les étoiles brillent, froides et détachées comme les yeux des anges, si loin que pour la première fois Kirsten comprend aussi bien avec son cœur qu’avec son esprit de scientifique qu’elles sont réellement à des années-lumières.
De quelque part derrière les arbres lui parvient un grognement non identifié. Un daim ? Un ours ? Une mouffette ?
Les méditations exaltées du moment sont balayées et elle se pétrifie sur place, tentant de ne plus faire un bruit, de ne plus respirer et surtout de ne pas devenir la proie d’un ours ou d’un putois. A l’est, les étoiles commencent à pâlir. Une ombre blanche caresse les cimes des montagnes et sans bruit chasse les derniers vestiges de la nuit.
Kirsten retient toujours sa respiration, la poitrine serrée. Puis brusquement, elle relâche les muscles de ses jambes et de son dos. La partie rationnelle de son esprit, celle qui n’est pas totalement embrumée par le manque de sommeil, observe ironiquement que les hiboux ne mangent pas les humains et lui rappelle que les ptérodactyles ont disparu depuis des lustres.
La mort est passée plus loin cette fois-ci. Poursuivant quelqu’un d’autre. La prochaine fois, ce sera peut-être elle.
La dernière fois, c’était elle. Et l’avant-dernière aussi, et encore la fois d’avant. Elle sait qu’elle sera la proie à nouveau.
Mon Dieu, il faut que je dorme. Effrayée par un hibou. Bientôt, j’aurai des hallucinations.
Au-dessus de sa tête, les premiers rayons du soleil peignent les aiguilles des pins d’un or éclatant. Quelque part derrière elle, Kirsten entend un puissant battement d’ailes. Elle se retourne et voit s’élever dans les airs un faucon couleur cuivre et bronze. Un puissant kreeee-eeeee retentit à travers la forêt. Le faucon crie deux fois encore, puis monte en flèche sous le soleil levant.
Quand Kirsten recommence à marcher vers sa camionnette, un coup de vent bref amène un morceau de papier bleu déchiré entre ses pieds. Elle se rejette en arrière, le souffle coupé, avant de s’en saisir. Bon Sang ! Me voilà terrorisée par un prospectus pour touristes. Il faut absolument que je dorme. Elle jette un coup d’œil machinal au morceau de papier. C’est une carte du parc, avec les emplacements du lac, de l’embarcadère pour la pêche, des cabanons (détruits maintenant) ainsi que d’un réseau de grottes calcaires situées dans la roche qui longe la rivière. Les phrases s’imprègnent dans son esprit de façon décousue. Sentiers de promenades. Escaliers. Température constante de 15 degrés.
Le salut.
« Viens Asimov. » Elle siffle son chien, remonte dans la camionnette et se dirige vers l’éventualité du confort le plus réel qu’elle ait connu depuis des jours et des jours.
Une heure plus tard, elle a établi un campement à plus de cent mètres au-dessous du sol.
Deux voyages depuis la camionnette lui ont permis d’y emmener un réchaud à gaz sur lequel elle fait réchauffer le contenu d’une deuxième boîte de conserve, car elle est affamée. Elle a aussi transporté plusieurs sacs de couchage pour elle et Asimov ainsi qu’une lampe électrique. C’est la première fois depuis qu’elle a quitté Washington qu’elle peut enlever sa veste et ses deux pull-overs, et rester en bras de chemise. Elle a l’impression qu’un immense poids a quitté ses épaules pour aller rebondir sur les parois de la grotte. Au-dessus d’elle, elle entend un faible son, presque inaudible, elle sait que c’est la voix de la rivière qui chante.
Qui chante une berceuse, comme le ferait une mère, la berçant dans son lit de pierre. Une berceuse dont les mots parlent de chaleur, de sécurité, de réconfort…
Elle a juste la présence d’esprit d’éteindre le réchaud avant de s’étendre sur son lit de fortune et de plonger dans l’obscurité où il n’y a plus que la voix de la rivière, chantant la terre et la chaleur, chantant encore et encore pour toujours…
Kirsten a l’impression de ne pas avoir dormi du tout. Pourtant elle se redresse facilement, en un clin d’œil. Le réchaud à gaz dégage encore un peu de chaleur et émet une pâle lueur. Cela lui semble étrange, mais pas plus étrange que de s’être réveillée. Elle ne s’alarme pas non plus en voyant qu’Asimov, en train de ronfler doucement, diffuse une pâle lueur lui aussi.
Kirsten regarde ses mains, qui elles aussi, semblent rayonner. Juste sous la peau, elle voit le contour d’une double spirale autour d’un point qui palpite, teintant sa peau de rouge et noir, puis d’ocre. En approchant les mains de son visage, elle sent le même phénomène sur ses pommettes et reconnaît le même motif sous ses doigts. Ses paumes arborent un soleil et un croissant de lune. Etrangement calme, elle se tourne et constate que son corps est toujours étendu sur les couvertures un peu plus loin.
Bon. Elle n’a pas l’air d’être morte. Du moins, ce n’est pas comme cela qu’elle l’a vu décrit. En une fraction de seconde, elle se retrouve agenouillée près de son corps, dont la poitrine se soulève avec régularité. De la même manière, elle flotte jusqu’à Asimov qui gémit doucement quand le peu d’air qu’elle a déplacé ébouriffe légèrement son pelage.
Donc, elle n’est pas morte. Mais que lui arrive-t-il alors ?
Elle sent une force, délicate mais insistante, qui la tire plus loin dans les profondeurs de la grotte. Avec une dernière caresse invisible sur la tête d’Asimov, elle se laisse aller mentalement. Elle n’a aucune idée du voyage qu’elle va peut-être entreprendre ou du temps que cela va lui prendre. Là où elle est, il n’y a ni temps ni espace. Ses pieds nus effleurent le sol calcaire de la grotte sans en sentir le froid.
Comme les murs qui semblent se dresser sans fin, tels les colonnes d’un temple grandiose, la pierre elle-même répand une douce lumière. Son corps s’élève et flotte parmi des colonies de chauves-souris, des centaines, peut-être des milliers, toutes en hibernation. Son esprit scientifique ne peut s’empêcher de noter qu’il s’agit de Myotis socialis, alignées avec précision et d’une manière si ordonnée qu’elle peut voir le museau de chaque animal dans chaque rangée. Une armée de chauves-souris. Elle lève une main à son front, les salue et s’éloigne. Elle passe près des rideaux de dentelles étincelants formés par le mica, puis croise un petit lac et le traverse en effleurant à peine sa surface. J’ai toujours voulu faire ça. En avant Jésus !
La voix de la rivière se fait plus forte alors qu’elle descend plus profondément dans la grotte. Là où il n’y a plus aucun signe humain. Plus de couloirs aménagés ni d’ampoules accrochées aux murs, rien qui puisse troubler la beauté des voûtes et des arches au-dessus d’elle. Sans effort, elle glisse entre des chutes d’eau pétrifiées et de petits lacs où nagent des poissons aveugles. En un souffle, elle s’élève dans un couloir étroit le long de murs où la poussière de roche n’a pas été dérangée depuis des siècles. Pourtant, elle voit des traces de pas humain sur le sol. Ici, la force qui la tire est encore plus insistante et elle sait, au plus profond de son âme, que les traces qu’elle suit maintenant, vont l’emmener vers cet endroit qui l’attire depuis le début.
Soudainement, le couloir s’arrête devant une fissure qui déchire le mur. Telle une volute de fumée, elle s’y glisse et se retrouve face à un véritable miracle géologique. Le dôme doit être haut d’environ 4 mètres et composé de cristaux de la pointe à son sommet. Certains sont aussi minces que des crayons, d’autres aussi épais que l’avant-bras. De l’énergie pulse de chacun d’eux au rythme de l’eau qui semble s’écouler dans ce lit de pierre, d’environ un mètre au-dessus d’eux, parfois très lentement parfois avec un rugissement sauvage. Au centre de la salle se dresse une dalle de pierre. Sur ses côtés sont peints des spirales, des soleils éclatants, ainsi que des silhouettes d’ours, de loups, d’aigles et de pumas. On a aussi creusé sur sa surface deux mains, une de chaque côté, ainsi qu’un trou présentant la forme d’une tête.
Kirsten comprend qu’il s’agit certainement d’un endroit destiné aux visions. Elle comprend aussi que ceci peut être mortellement périlleux.
Mais le danger est hors de propos. Elle s’approche de la dalle et étend son corps immatériel sur la pierre, plaçant sa tête et ses mains dans les creux destinés à les recevoir.
Elle n’est pas surprise en constatant qu’ils semblent adaptés à son corps.
La voix de la rivière change, devenant plus profonde, et commence à former des mots dans un langage qu’elle ne connaît pas mais qu’elle comprend néanmoins. C’est la terre qui lui parle- de profanation, de douleur, de colère envers les meurtriers de ses enfants. Des images passent devant ses yeux si vite qu’elle peut à peine s’en souvenir.
La terrible offense faite aux Collines Noires sacrées.
(NDLT : Les Black Hills sont les terres sacrées des Sioux et leur ont été confisquées illégalement à la fin du 19ème siècle)
Des forêts entières anéanties par les scies et les monstres mécaniques des promoteurs.
Un papillon jaune, le dernier de son espèce, en train de mourir sous le soleil estival, englué dans l’asphalte.
Des milliers de bisons exterminés.
Des hommes et des femmes à la peau cuivrée, mutilés et étendus morts sur le sol d’une grande prairie.
Un coyote, sa patte déchirée en train de pourrir dans un piège.
Et enfin, le monde qu’elle vient de quitter, des hommes massacrés par centaines de milliers, leurs corps abandonnés dans la neige ou pourrissant sous la chaleur d’une plage tropicale, laissés en pâture aux goélands.
Soudain, elle se retrouve à nouveau à la surface du monde, dans une forêt éclairée maintenant par la pleine lune. Ni le froid ni le vent ne touchent sa peau nue. Devant elle se tient une femme vêtue d’une tunique en peau de daim ornée d’épines de porc-épic tressées en forme d'oiseau mouche sur la poitrine, ainsi que de bandes de coquillages turquoises et blancs autour de son cou et de ses poignets.
Ses longs cheveux noirs flottent dans l’air, encadrant un visage changeant : ridé et plein de sagesse puis d’une jeunesse radieuse une seconde plus tard.
Kirsten tombe à genoux, en pleurs.
Que puis-je faire, Mère ? C’est trop, beaucoup trop !
C’est trop, ma fille. Répond la femme. Pourtant, tu ne seras pas seule.
J’ai Asi.
Lui aussi. La femme sourit. Mais pas seulement lui. Vois et souviens-toi quand le temps sera venu.
La femme disparaît et à sa place se tient le loup de son rêve. Son pelage est aussi blanc que la neige qui le porte, et ses yeux bleus sont mouchetés d’or comme des lapis. Une buse plane en cercle au-dessus de lui. Le cri de l’oiseau résonne dans la nuit et une demi douzaine de silhouettes lui font écho dans le ciel. Le clair de lune fait étinceler leurs ailes.
Pendant un long moment, Kirsten reste agenouillée dans la neige fixant les yeux du loup. Il la regarde avec un calme intérêt, ni hostile, mais ni amical non plus. Puis il se détourne et trottine vers les fourrés, suivi par les cris de la buse et des étranges oiseaux au-dessus de lui.
Et sans avertissement, Kirsten est brutalement renvoyée dans son corps, avec une force qui aurait dû la tuer, pourtant ce n’est pas le cas. Son corps endormi a juste un sursaut ; Asimov s’éveille brièvement avec un grognement, puis il se retourne et pose sa tête sur ses pattes, se rendormant paisiblement. Après cela, il ne reste plus que l’obscurité et le lent battement de son cœur.
5.
Elle dort.
Et lorsqu’elle dort, elle rêve.
Elle se trouve sur un sommet aussi froid et aiguisé que la lame d’un couteau. Il n’y a plus aucune montagne, ni arbres, ni maisons. Plus d’animaux non plus, sur la terre ou dans le ciel. Le blanc est partout, il est tout. Il est rien et nulle part. Il est l’alpha et l’omega.
Le vent âpre hurle sans discontinuer, semblable aux cris des damnés d’un Enfer gelé.
Puis le hurlement change, se transformant comme dans les rêves, en un cri qu’elle connaît bien. Elle regarde le vaste ciel et sourit en voyant apparaître un point à l’horizon, qui grossit jusqu’à venir planer au-dessus d’elle dans l’air glacial.
Leurs yeux se rencontrent, deux esprits sauvages liés par un respect et une confiance mutuels. Sans efforts, Koda se retrouve dans le corps de Cetan Tate, un vieil ami.
Le vent n’est plus aussi mordant maintenant, bloqué par le plumage. Sa vision est affûtée et vive, comme un matin d’hiver après une longue période de neige. Pendant qu’elle vole, les montagnes jaillissent du sol, telles des géants de granit sortant de leur tanière hivernale. Les arbres surgissent et se regroupent en forêt, leurs pointes se balançant dans le vent, se parlant entre eux dans un ancien langage connu d’eux seuls.
Elle constate qu’elle vole vers le nord. Les terres défilent sous elle avec une vitesse incroyable. Des montagnes apparaissent et disparaissent en un clin d’œil, certaines quelquefois si proches qu’elle pourrait les toucher, d’autres lointaines, semblant seulement le souvenir d’un sombre passé. Des forêts se mêlent, se séparent, changent, formant des motifs fantaisistes dans la neige vierge, tels des nuages défilant par un clair jour d’été.
Après ce qui lui semble une éternité, Cetan Tate vire lentement en un large arc de cercle, et pousse un cri perçant. Koda reconnaît tout de suite l’endroit au-dessous d’eux. Avec un merci silencieux à son vieil ami, elle ferme les yeux et sent la substitution se faire. La sensation ne fait pas mal, elle ressent plutôt un vide douloureux.
A bientôt, vieil ami.
Avec un dernier cri, le faucon s’en va, en direction de l’est et du soleil levant.
Koda tombe.
Quand elle atterrit, elle sait tout de suite qu’elle a pris la forme de son totem.
Shugmanitu thanka.
Le loup.
Telle une ombre silencieuse, elle marche sur la neige. Elle ressent pleinement la beauté et le calme qui règne autour d’elle, autorisant ce moment de plénitude à son esprit fatigué. Cet endroit onirique est réconfortant et elle s’en imprègne voluptueusement, en réaction à l’horreur qu’est devenue son quotidien.
Un autel apparaît et elle se met en position assise, attendant celle qui l’a amenée ici.
Elle sent maintenant la douce et réconfortante sensation qui la ramène à son enfance lorsque sa mère l’enveloppait dans une couverture de laine chaude et qu’elle se sentait aimée et en sécurité.
Celle qui est Sage apparaît devant l’autel de pierre et pose une main noueuse sur la tête animale de Koda, la grattant affectueusement derrière les oreilles. Koda baisse les yeux en signe de respect. La vieille femme rit et lui enserre la mâchoire, la forçant à relever la tête pour que leurs regards se rencontrent.
Mahka Ina.
Bienvenue, mon enfant.
En voyant les larmes couler sur le visage ridé, Koda rapproche son corps puissant de la vieille femme, lui offrant autant de force et de support qu’elle peut.
Mère, pourquoi pleures-tu ?
Une abomination est entrée dans ma maison. Mes enfants sont morts dans leurs berceaux. Si je ne pleurais pas, de ma fureur je détruirais le monde.
Que dois-je faire, Mère ? Commet puis-je aider ?
Mahka Ina sourit au milieu de ses larmes.
Tu es précieuse pour moi, chère fille. Si féroce et si généreuse. Son visage se contracte. Il y a quelqu’un qu’il faut guider. Elle a de grandes connaissances et un grand pouvoir.
Où est-elle, Mère ? Qui est-elle ?
Elle est en fuite, mon enfant. Pourchassée. Elle recherche des réponses dans le Nord. Tu dois la trouver et la protéger. Elle est la clef.
La clef de quoi ?
Du salut.
Dakota secoue sa tête puis croise le regard de Celle qui est Sage.
Comment la reconnaîtrais-je ?
Je l’ai fait venir ici. Vois.
Après un acquiescement presque humain, Koda se retourne et regagne la forêt, aussi silencieuse qu’une ombre. Une fois suffisamment dissimulée, elle s’immobilise et observe.
Elle regarde d’abord le visage et la silhouette de la jeune femme, certainement trop jeune et trop fragile pour supporter la charge qui lui est attribuée. Le rire doux qu’elle entend dans son esprit lui fait regretter ses suppositions trop rapides.
Les motifs sur le visage et les mains de la jeune femme s’éclairent sous le doux toucher de la Mère. Koda est intriguée. Et quand la jeune femme tombe à genoux et pousse un cri si déchirant et angoissé que toute la forêt semble cesser de respirer, Koda ressent un étrange lien avec cette femme dont la douleur paraît emplir le monde.
Leurs regards se croisent et s’attachent l’un à l’autre. Aucune des deux ne remarque la disparition de Mahka Ina. La jeune femme a un regard que Koda connaît bien, c’est le même qu’elle voit chaque matin dans son miroir, depuis que les androïdes ont pris le pouvoir.
La peur. Le vide. Un regard sans âge. Et de la vulnérabilité. Koda ne peut l’aider, mais seulement y répondre. Et pourtant, si elle regarde assez profondément, elle peut apercevoir un morceau d’acier, une force tangible qui ne se voit pas au premier regard. Sera-ce assez ? Parviendra-t-elle à continuer sa route jusqu’à ce que Koda la rejoigne ?
Je te trouverai.
Il lui semble que les yeux verts, tels des bourgeons printaniers, se sont légèrement écarquillés. Aurait-elle entendu son serment ?
Je te trouverai.
Je te protégerai.
Tu n’es pas seule.
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Note de la traductrice :
Si vous avez envie de vous plonger un peu plus dans l’histoire, voici quelques liens intéressants :
http://www.elexion.com/lakota/iyapi/words2.html
http://www.usatourist.com/francais/places/southdakota/
http://woglakapi.free.fr/sioux/index.htm
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